Un discours de 18 janvier



Juste un mot pour dire le naufrage. Le naufrage collectif. De nos idées, de nos principes, de nos valeurs. Bazardés, jetés par-dessus la mer, oubliés à jamais. Nous n’avons plus de conviction qui tienne, devant l’absurdité de cette situation inédite : un peuple rendu clandestin en sa terre.



D’aucuns voudront marquer le coup, ce dimanche 18 janvier, condamner le Visa Balladur par un énième sermon, hurler sur l’autorité défaite à Moroni, à peu de frais. Peu se souviendront de ceux qui sont morts, car ils n’en connaissent pas beaucoup autour d’eux. Ils ne veulent surtout pas en connaître, même quand il s’agit d’un membre de leur famille, proche ou lointaine. Ils ne le souhaitent simplement pas. Pour ne pas avoir à questionner leurs propres limites face à cette tragédie. C'est de là que s'organisent le déni et l'irresponsabilité à l'échelle nationale…

L’absence de stratégie de la part de tout un peuple contre le Mur Balladur est un fait. Ni élite, ni citoyen : il n’y en a pas un pour sauver l’autre. Au-delà des bla bla de circonstance, tous paraissent démunis face à la tragédie. L’Etat français, pendant ce temps, multiplie les opérations de reconduite aux frontières et renforce son dispositif de sécurité dans les eaux comoriennes. L’Etat, pas l’opinion française, qui, elle, semble perdue dans une fable de la décolonisation, trop subtile pour être comprise par tous. Le peuple comorien, lui, il a renoncé depuis belle lurette à se battre pour le droit et contre la puissance française, sur cette question cruciale. Sans doute, à cause de ceux qui parlent en son nom, dans les sphères dites « d’influence ».

Le pouvoir aux Comores évite ce qui fâche. A savoir, une mise en accusation publique de la France devant la Cour Pénale Internationale, insistant sur les notions de déportation et de crimes contre l’humanité, en parlant des refoulements à Mayotte et des milliers de disparus, victimes de ce visa inique. Sait-on pourquoi cette date du 18 janvier¹ est synonyme d'une défaite collective ? Il est essentiel de noter que les gens disparaissent en mer depuis vingt ans, non pas parce qu’ils traversent en kwasa, mais parce qu’ils sont traqués comme des chiens. Il est aussi important de rappeler que le visa Balladur divise un pays en deux, en dépit du droit international. Il est enfin capital de mettre un terme à ce qui n’a pas lieu d’être, en engageant toute procédure imaginable, contre cette atteinte à l’intégrité d’un pays. Récemment, des avocats américains auraient fait part de leurs capacités à affronter l’Etat français sur la question territoriale dans l'archipel. A Moroni, personne n’aurait voulu les écouter.

Un discours de 18 janvier
Au lieu d'une riposte, à Moroni ou à Paris s’orchestre ce que nous appelons ici, au collectif Mur Balladur, un manifeste permanent des impostures à territoire limité. L’expression est de Soeuf Elbadawi, auteur et artiste. Elle traduit le désarroi d’une partie de la population et la force du boniment chez certains politiciens. Où il est surtout question de signifier, pour ceux qui l’oublient, que dans cette histoire, il n’est plus que deux camps qui se regardent en chien de faïence. Ceux qui en meurent et ceux qui en parlent. Dans le camp des seconds, rares sont ceux qui connaissent un proche, ayant perdu la vie dans un kwasa. Normal que la question devienne banale à leurs yeux. Normal qu’elle n’engage pas leur survie immédiate. La mémoire des morts Balladur n'est qu’un fait divers aux infos de huit heures sur France Ô pour eux. En France ou dans l’archipel, les leaders d’opinion ne s’emparent de la tragédie que d’une seule manière. Un peu comme pour un morceau de campagne, qu’ils dénaturent et caricaturent, au risque d’aller à contre-sens, dans leur propos.

Une imposture intellectuelle permanente. Rendue possible, parce que les concernées, familles en deuil et rescapés, ont choisi de se taire devant l’audace de ceux qui se satisfont du verbe pour exister sur la scène politique. Ce 18 janvier, ce sont vingt années de travail acharné, de circulaires et de ratonnades en mer, orchestrées par la France à Mayotte. Ce sont aussi vingt années d’hésitation, de confusion, de renoncement, du côté de l’Etat comorien. A la tête de l’Etat comorien, le président Ikililou Dhoinine a co signé un traité d’amitié, il y a un peu plus d’un an, avec l’Elysée. Que dire d’un pouvoir qui trouve son salut à Paris, en s’asseyant sur la mémoire de milliers de concitoyens, disparus en mer à cause de ce même partenaire français ? Les victimes de la traversée, eux, se taisent, par peur d’en dire trop. Car ils ont bien compris pourquoi les rares personnalités qui les défendent, ne le font pas toujours par vertu, ni par souci de justice.

Les victimes se savent depuis longtemps abandonnés par les leurs. Ce que personne n’ose dire tout haut, c’est que les Comoriens dans leur grande majorité cessent d'interroger leur responsabilité dans le naufrage, finissent par stigmatiser les naufragés eux-mêmes, voire par les culpabiliser. A peine si la question mobilise plus de cent personnes pour une manif dans les rues. Une pétition mise en ligne pour une stèle à la mémoire des morts Balladur atteint difficilement les 400 signatures après trois mois de présence sur le web. La propagande, mise en place par la France, avec le soutien de ses alliés historiques, gagne les esprits, à force. Il n’est pas rare d’entendre un officiel à Moroni dire à l’encontre de ceux qui trépassent : « Epvanu wo kwaelewa ? Qu’est-ce qu’ils sont allés faire dans cette galère ? »

Par moments, cette tragédie des morts Balladur devient presque un "non-sujet" dans l’espace public. Une honte et un malaise pour ceux qui en subissent directement les conséquences. De fait, la communauté d’archipel ne parvient pas à faire face à l'innommable, ne serait-ce qu'à travers le symbole d'un peuple raccompagnant ses morts. En mettant en place un processus commémoratif digne de ce nom, par exemple. Tranquillement, le citoyen détourne ses yeux de ce cimetière à ciel ouvert, pendant que les Etats s’abritent, eux, derrière un discours victimaire et réducteur. Sauf lorsqu'il s'agit…

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Rédigé le Dimanche 18 Janvier 2015 à 15:12 | Lu 414 fois


MUR BALLADUR

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