Les cris d'une femme comorienne au Président de la république

Lettre à M. Ahmed Abdallah Mohamed Sambi



Excellence,

Monsieur Ahmed Abdallah Mohamed Sambi, Président de la République,

Me permettez-vous d'avoir le souci de votre juste gloire et de vous dire que votre étoile, si heureuse jusqu'ici, est menacée de la plus honteuse, de la plus ineffaçable des tâches ?



Vous êtes sorti sain et sauf des basses calomnies, vous avez conquis les cœurs. Vous apparaissez rayonnant dans l'apothéose de la résolution du conflit d'Anjouan. Mais quelle tâche de boue sur votre nom — j'allais dire sur votre règne — que cette abominable affaire Farouk ! Dieu a rappelé à lui l'une de ses créatures, Farouk Mohamed, détenu innocent, victime de l'arbitraire et mort seul dans vos geôles crasseuses. Et c'est fini, les Comores ont sur la joue cette souillure, l'histoire écrira que c'est sous votre présidence qu'un tel crime social, politique et judiciaire a pu être commis.

Puisqu'ils ont osé, j'oserai aussi, moi. La vérité, je la dirai, car j'ai promis de la dire, si la justice, régulièrement saisie, ne la faisait pas, pleine et entière. Mon devoir est de parler, je ne veux pas être complice. Mes nuits seraient hantées par le spectre de l'innocent qui a expié là-bas, dans la plus affreuse des demeures, un crime qu'il n'a pas commis. Et qui l'a payé de sa vie.

Et c'est à vous, Monsieur le Président, que je la crierai, cette vérité, de toutes mes forces. Pour votre honneur, je suis convaincue que vous l'ignorez. Et à qui donc dénoncerai-je la tourbe malfaisante des vrais coupables, si ce n'est à vous, le premier magistrat du pays ?



Ces lignes vous seront sans nul doute familières. Je me suis permis d'emprunter les mots d'un grand homme pour en défendre un autre. C'est ainsi qu'Emile Zola introduisit son réquisitoire contre le système militaire, politique et judiciaire français dans l'Affaire Dreyfus.

Farouk, monsieur le Président, est notre Dreyfus comorien. Il n'a pas déchaîné les passions, suscité l'indignation ou même l'intérêt des comoriens. C'est dans l'indifférence générale qu'il a été arrêté arbitrairement, c'est dans l'ignorance de la justice qu'il a été mis en détention et privé de liberté sans qu'aucune charges n'aient jamais été retenues contre lui et c'est dans le silence qu'il est mort, seul, à l'hôpital le 03 juillet 2009. Il laisse derrière lui une famille inconsolable, une femme, des enfants, des amis révoltés et un grand vide dans nos vies.

Monsieur le Président, l'affaire Farouk en appelle une autre, toutes les deux méritent d'être élucidées car il y'a des vérités qu'il faudra établir.

D'abord la vérité sur l'Affaire Farouk, et sur son incarcération.

Farouk est un notable de Mitsoudjé, célèbre autant pour ses prises de position passionnées que pour son bonnet qu'il portait légèrement penché sur le côté droit. Ce haut cadre comorien, inspecteur du trésor, était également un syndicaliste engagé. Il y a trois mois de cela, un certain après midi du 8 mai 2009, pour avoir exprimé son opposition à votre référendum, et parce qu'une réunion pour le « Oui » se tenait à Mitsoudjé, Farouk a été arrêté, victime d'une dénonciation aussi lâche que calomnieuse. Pourtant, des témoins le confirment, il était en train de jouer aux dominos lorsque cette réunion avait lieu. En apprenant que son ami, Saïd Mzé Dafiné, Secrétaire Général du gouvernement de l'Ile Autonome de Ngazidja, était battu à mort par vos partisans, il se préparait à le secourir, lorsqu'on l'a arrêté. Et depuis ce funeste jour, depuis ce 8 mai 2009, pendant cinquante sept longs jours, il a été emprisonné sur ce simple fondement. Et les droits de l'Homme dans tout çà ?

Nous avons fait la demande que soient spécifiés les faits qui lui étaient reprochés, pour que nous puissions apporter les preuves de son innocence et le défendre. Si tant est aujourd'hui aux Comores, sous votre régime, être innocent ait encore un sens. On nous a opposé une fin de non-recevoir..

Par trois fois, monsieur le Président, les avocats de Farouk ont demandé une mise en liberté provisoire.

Par trois fois, monsieur le Président, ces demandes ont été rejetées.


Farouk était très fragile, très malade. Il avait récemment subi une opération lourde en France.. Mais s'il était dit qu'il devait survivre à son opération, il ne survivra malheureusement pas à la pseudo-justice comorienne, à ses conditions de rétentions et à la défense de ses idées.

Farouk n'a pas pu survivre à cette injustice qui lui a été faite. Il n'était pas en état d'être maintenu en prison dans les conditions que l'on connaît et encore moins en état d'empêcher physiquement la tenue d'une réunion de propagande pour le Oui au référendum. La justice de ce pays ne l'a même pas jugé.
Il a passé presque deux mois, en prison, sans qu'aucune instruction n'ait été menée.


Deux mois, durant lesquels on l'a traité comme un criminel.

Deux mois, qu'il aurait pu passer auprès des siens pour vivre une convalescence méritée.

Deux mois de peine injustifiée, que rien ni personne ne pourra jamais lui rendre à lui et à sa famille.


J'ai parlé à Farouk, peu de temps avant son décès. De ses propres mots, il se savait condamné. Il se savait en ligne de mire, cible de quelques personnes bien placées, qui ne voulaient pas qu'il dévoile ce qu'il savait, sur des manœuvres frauduleuses commises dans notre pays. Et pour ceux qui connaissaient l'homme, ce n'était pas pure affabulation pour se hisser au rang des martyrs mais des propos vrais et sincères.

Ainsi, Monsieur le Président, je demande justice pour Farouk..

Je refuse que cette mort reste impunie.

Il est de votre devoir, Monsieur le Président de ne pas laisser cette mort impunie.
Farouk était un homme courageux, apprécié de tous, qui ne méritait pas de finir ses jours ainsi, humilié, parce qu'un juge a refusé d'entendre ses appels au secours, et parce que la justice de ce pays, l'a arrêté, sans motifs valables, et sans le juger.

Voici, Monsieur le président, mon premier cri de femme comorienne. Un cri pour exprimer ma soif de justice. Un cri pour exiger réparation de l'injustice commise.

Et maintenant la vérité sur l'affaire Halid Mouigni.
Halid, est le Chargé de protocole du celui qui a été élu président de l'Ile Autonome de Ngazidja. Vous désirez qu'on l'appelle gouverneur, mais il a été élu Président. Président donc, je le nommerai.
Il a été arrêté et jugé pour une tentative d'incendie sur la demeure de votre ancien ministre des finances. Je n'apprendrai pas aux juristes de ce pays, que la tentative est caractérisée lorsqu'elle réunit deux éléments : un élément matériel (un commencement d'exécution) et un élément moral (l'intention).
Halid a été arrêté sur la route d'Iconi, allant en direction de Moroni.. Quelqu'un peut-il alors m'expliquer comment on a pu l'accuser de tentative d'incendie quand il allait à la direction opposée au lieu présumé du crime ? Où est donc l'élément matériel sur lequel on se base pour l'accuser ?

Peut-on ensuite m'expliquer depuis quand, les accusations non fondées d'un tiers, caractérisent l'intention de l'accusé ? La dénonciation calomnieuse dont fait l'objet Halid suffit-elle à la justice de ce pays pour condamner un homme ?

On ose me dire que le bidon d'essence retrouvé dans le véhicule conduit par l'accusé, prouve ses intentions d'incendie. Ai-je besoin de rappeler que dans un pays, où l'eau et l'électricité sont un luxe, tout le monde détient au fond du coffre, un bidon d'essence pour alimenter son groupe électrogène ? Ah, le néant de cet acte d'accusation !!! Qu'un homme ait pu être condamné sur cet acte, c'est un prodige d'iniquité. Je défie les honnêtes gens de le lire, sans que leurs cœurs bondissent d'indignation et crie leur révolte.

Monsieur le Président, notre code pénal qualifie de crime l'incendie et sa tentative. Voudriez vous demander à vos magistrats depuis quand les crimes sont jugés sans instruction préalable, et encore pire, en procédure de flagrant délit ? Vous devez leur poser cette question en votre qualité de premier magistrat du pays.

Évitons un second Dreyfus comorien.

Évitons que Halid ne subisse le même sort que Farouk.

Nous savons tous que Halid, tout comme Farouk, sont des prisonniers politiques. Ils sont enfermés non pas pour avoir commis des crimes, mais parce qu'ils ont le courage de défendre leurs idées. J'emploie encore le présent, parce que Farouk demeure présent. Dans nos cœurs, dans nos âmes, il est présent et c'est pour lui que j'écris aujourd'hui. Pour l'ami que j'ai perdu, mais aussi pour les autres, innocentes victimes.

Est-ce juste une fâcheuse coïncidence, Monsieur le Président, que tous ceux qui se sont opposés à ce référendum, se retrouvent soit battus à mort (je rappelle que Saïd Dafiné était tombé dans le coma et qu'on a dû l'évacuer d'urgence), soit emprisonné (je pense à Halid ainsi qu'à son compagnon Youssouf, qui croupissent dans vos geôles pour la même condamnation), soit décédé (paix à l'âme de Farouk) ?

C'était, Monsieur le Président, mon second cri de femme comorienne.

Enfin, ce mois-ci, vous avez nommé deux membres dans votre nouveau gouvernement, en charge de la décentralisation et de l'intérieure, domaines reconnus même par votre loi référendaire comme appartenant aux Iles. Vous avez fait prendre d'assaut, le Commissariat central de la police de l'Ile et tenté d'occuper les préfectures de l'Ile de Ngazidja. En somme, vous avez accaparé, les pouvoirs conférés à l'Ile par des moyens illégaux. Par votre politique d'asphyxie, vous avez déréglé les mécanismes de fonctionnement des finances publiques, ce qui vous a permis de vous approprier et d'utiliser à vos fins toutes les recettes de l'Etat. Aujourd'hui, Monsieur le Président, la moitié des membres du gouvernement de l'Ile autonome de Ngazidja, ainsi que des membres du cabinet du Président Abdouloihabi ont été arrêtés de manière brutale et sauvage. Cela s'appelle un coup d'Etat institutionnel.

C'était, Monsieur le Président, mon troisième cri de femme comorienne.

Telle est donc la simple vérité, monsieur le Président, et elle est effroyable, elle restera pour votre présidence une souillure. Je me doute bien que vous n'avez aucun pouvoir en cette affaire, que vous êtes le prisonnier de la Constitution et de votre entourage. Vous n'en avez pas moins un devoir d'homme, auquel vous songerez, et que vous remplirez. Ce n'est pas, d'ailleurs, que je désespère le moins du monde du triomphe. Je le répète avec une certitude plus véhémente: la vérité est en marche et rien ne l'arrêtera.

C'est d'aujourd'hui seulement que l'affaire commence, puisque aujourd'hui seulement les positions sont nettes: d'une part, les coupables qui ne veulent pas que la lumière se fasse; de l'autre, les justiciers qui donneront leur vie pour qu'elle soit faite. Je l'ai dit ailleurs, et je le répète ici: quand on enferme la vérité sous terre, elle s'y amasse, elle y prend une force telle d'explosion, que, le jour où elle éclate, elle fait tout sauter avec elle. On verra bien si l'on ne vient pas de préparer, pour plus tard, le plus retentissant des désastres. Car lorsque l'Etat de droit n'existe plus, il n'y a que le chaos et le néant.

Mais cette lettre est longue, monsieur le Président, et il est temps de conclure.

Aujourd'hui Monsieur le Président, j'accuse !

J'accuse, la justice de ce pays d'avoir été l'ouvrière diabolique de l'arbitraire et de l'erreur judiciaire, en inconscient, je veux le croire, et d'avoir ensuite défendu son œuvre néfaste en laissant des innocents enfermés dans des lieux immondes, pour les laisser mourir à petit feu.

J'accuse votre gouvernement de vouloir déstabiliser les autorités de Ngazidja afin d'anéantir l'autonomie des Iles et installer un pouvoir autoritaire et dictatorial.

Je n'ai qu'une passion, celle de la lumière, au nom de l'humanité qui a tant souffert et qui a droit au bonheur. Ma protestation enflammée n'est que le cri de mon âme.

Veuillez agréer, monsieur le Président, l'assurance de mon profond respect.


Par Maliza Youssouf Saïd

Rédigé le Mercredi 12 Août 2009 à 16:10 | Lu 1870 fois


Maliza Youssouf Saïd

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