A la rencontre des Comoriens de Maputo (Mozambique)



L’histoire du Mozambique est un peu celle des Comores. Les Swahili s’y installèrent au début de notre ère avant de pénétrer dans l’archipel. Les Portugais en firent de même avant d’arriver sur la côte est de Ngazidja. De même pour les commerçants arabes. Les Macua devinrent la monnaie d’échanges de la région, entre Colons portugais, Arabes, sultans comoriens et colons français. C’était au temps où la capitale du Mozambique était en face de l’archipel, dans l’Ile du Mozambique.
Le pays prit son indépendance le 25 juin 1975, soit moins de deux semaine avant le 6 juillet comoriens, il connut lui aussi un départ précipité des cadres portugais, l’abandon et la déstabilisation, bien qu’ici une longue guerre opposa les tenants du marxisme-léninisme (FRELIMO) et ceux du libéralisme (RENAMO) jusqu’au début des années 1990. Puis ce fut le multipartisme et la démocratie. Comme chez nous.
Ainsi, l’histoire du Mozambique est un peu la nôtre… Des Comoriens y ont leurs racines, et des citoyens Mozambicains tournent leurs pensées vers les villages du Hamahamet ou du Mbadjini d’où sont originaires leurs parents. Un pays qu’ils ont quitté depuis longtemps, mais qui ne s’effacent pas de leur mémoire.
Ali Youssouf Alwahti, acteur au développement, qui vit et travaille au Mozambique depuis deux ans, nous fait entrer dans la mémoire de ces Comoriens d’Outre-rive.



A la rencontre des Comoriens de Maputo (Mozambique)

Retour aux Sources

C’est un vendredi comme les autres à Maputo, la capitale du Mozambique, qui croule en ce mois de janvier sous un soleil de plomb de l’été austral. Cela n’empêche pas les va-et-vient quotidiens des quelque million et demi d’habitants de cette importante ville portuaire, mégapole commerciale stratégiquement située à la pointe Est de l’Afrique australe, de vaquer à leurs occupations commerciales et sociales de fin de semaine. Pour moi, c’est un vendredi différent des autres depuis que ma petite famille s’est établie, pour les besoins professionnels, il y a un peu plus d’un an. Dans cette capitale lusophone où islam, christianisme, et autres formes de croyances rythment harmonieusement une cohabitation parfaite dans la diversité ethnique entre Africains, Européens et Asiatiques. L’accueil et la sympathie de ce peuple sont exemplaires.

C’est accompagné de mon ami Idrisse Munemua (Matchote pour les intimes), que je me rendais à la prière du vendredi 19 janvier à la mosquée Mesquita Chadulia, qui m’était jusqu’à ce jour inconnue. C’est un peu aussi par mon insistance auprès d’Idrisse de trouver le meilleur moment pour une grande rencontre. Alors, ce vendredi 19 janvier Idrisse me lance fièrement avec son large sourire : « Ali, tu vas rencontrer beaucoup de ‘Comorianos’! ». Finalement, Idrisse m’emmène découvrir nos compatriotes mozambicains d’origine comorienne, qui se sont établis depuis plusieurs générations, au pays du charismatique Samora Machel. Pays dont, adolescent, j’ai gardé un souvenir d’enfance, mais toujours d’actualité : le célèbre cri de joie relayé par les commentateurs sportifs de la Radio Mozambique lors des matches de football : gooooooooooooal!

A la rencontre des Comoriens de Maputo (Mozambique)
Mais c’est surtout grâce au sport, particulièrement le sport féminin des Comores, qui a accéléré ma découverte de la communauté comorienne installée dans les quartiers de Mafalala et Chamanculo à Maputo. Il a fallu, à l’occasion d’une rencontre internationale, que la première équipe féminine comorienne de football se rende à Maputo au mois d’octobre dernier, venue rencontrer son homologue du Mozambique, pour que les Comoriens « des Comores » redécouvrent la présence d’une forte communauté d’origine comorienne vivant au Mozambique. Une rencontre très émouvante qui a, à certains moments, éveillé à plus d’un, le fort besoin d’un retour aux sources de toutes parts . J’ai ressenti très fortement ce même sentiment lors de ma rencontre avec mes compatriotes à la prière de ce vendredi dans cette vieille mosquée qui ressemble à s’y méprendre à beaucoup des mosquées de nos îles.
Fin de la prière. Idrisse me tire par la main. Nous nous dirigeons vers un coin de la mosquée où se trouve un monsieur que j’ai remarqué plus tôt faisant sa prière sur une chaise à cause de son âge avancé. « Papa Mroivili, l’interpelle Idrisse tout souriant, lui donnant le respect dû à son âge en portugais, voici Senhor Ali, il est comoriano ! » J’enchaînais immédiatement avec un assalamu anlaikum bien renforcé d’un Kwezi mze wanhangu! Les yeux de Mze Mroivili Wa Twabibu pétillaient de joie par le fait de juste entendre quelqu’un lui parler en comorien. Il attrape ma main en s’assurant de la garder bien serrée entre ses deux mains, nous donnant à nous deux la formidable sensation de deux personnes qui se retrouvaient après une longue absence! S’ensuivit une longue conversation égrainée à tout va de ampbapve, sabu salama, e hufanyiha, e zandi, e ri landa ?

A la rencontre des Comoriens de Maputo (Mozambique)
Mais notre conversation fut interrompue par un autre Mze, Youssouf Bin Hadji, qui est la personne de cette communauté que j’ai eu à rencontrée en premier lors du match de football entre les deux équipes féminines des Comores et du Mozambique en octobre dernier. En effet, il était une des rares personnalités de son âge à assister à cette rencontre. Mze Youssouf est l’iman de la mosquée des Wangazidja sise au quartier de Mafalala à Maputo. Un quartier qui a la réputation d’abriter la majorite des Mozambicains d’origine comorienne.

Mze Youssouf Bin Hadji, qui cite ses origines de Badjanani à Moroni, officie aussi comme imam de la mosquée Chadhuli. Ce n’était pas son tour de donner le sermon du vendredi ce jour-là, mais il a pris une grande fierté à me présenter à quelques compatriotes et au responsable de la mosquée (surtout pour que je puisse faire des photos de l’emplacement à loisir). Il était également très heureux de montrer à ses compatriotes un autre Comorien « des Comores ». A ce moment là tout va trop vite.

Deux, trois, quatre autres personnes s’approchent de notre groupe, curieux de l’attroupement qui conversait dans une langue qui leur paraissait à la fois proche mais quasiment oubliée pour la plupart d’entre eux. C’est le cas du très âgé Cheikh Abdourazak Rajab Pacheco, responsable de la mosquée Chaduli. Mze Youssouf Bin Hadji prit un brin de joie à lui souffler quelques mots en comorien que le Cheikh s’amusait à me lancer sans très bien comprendre ce qu’il disait, mais avec un large sourire qui faisait oublier ses lunettes à grosses écailles, autre signe de son âge très avancé. Lui, aussi, sautait de joie et retenait ma main, comme un gamin, en signe de solidarité.

A la rencontre des Comoriens de Maputo (Mozambique)
Dans la foulée arrive Mze Ali Bin Mdahoma Bin Bedja, au visage très fin, caractéristique de ces vaillants pêcheurs que j’ai souvent eu l’occasion de rencontrer au pays lors de mes escapades avec feu mon grand père, qui adorait aussi la pêche en ngalawa. Mze Bedja ne parle aucun mot de comorien mais il semble très ému de faire ma connaissance et d’écouter la conversation. Et c’est à ce moment là que Mze Mroivili me démontre la formidable capacité que cette communauté a gardé en matière de références avec les Comores et me lance, avec toute la grandeur d’un vieux sage comorien qui se respecte : « Lui, pointant Mze Bedja, est de Hantsindzi, dans le Hamahame ; le village ou Hayna fumbili le fumbu lotso hupvwa !» (« le village où la marée est toujours basse le dimanche! »).

Ce n’est pas le seul dicton que Mze Mroivili, qui est le seul parmi le petit groupe présent à manier la langue comorienne couramment, mais aussi avec une facilité étonnante, le portugais et le shangana (parlée dans le sud), m’apprend pendant les deux heures qu’a duré notre rencontre. En effet, lorsque ce natif de Mbashile, dans le Bambao à Ngazidja, me demande d’où je venais au pays, je lui explique que, par un concours de circonstances, comme beaucoup de mes compatriotes, je suis à la fois de Moroni, d’Itsandra et de Mitsamihuli. Et, en guise de repères, je lui cite mes familles Bin Sumeit et Ahmed Djoumoi. Plein de joie, Mze Mroivili s’écria : « Itsandra ! Mgu na pve Msafumu pvahe Msafumu yadje ya ripve !» Et d’enchaîner avec une autre anecdote, celle-ci faisant cette fois référence à sa dernière et brève visite au pays. « C’était durant ‘ye vote yahe Oui ne Non’ avec Ahmed Djoumoi, que je me suis rendu au pays pour « ufanya ye anda » (célébrer le grand mariage) un jour de 1958. Je me souviens très bien ! ». Je n’en croyais pas mes oreilles et j’étais très touché par la perspicacité de ces compatriotes à garder leur fierté de Comoriens !

Arrive dans la foulée, Mze Youssouf Abubakar Ijihadi, un monsieur d’un âge avancé, aussi, qui vous force l’estime. Il m’aborde sur le champ : « Dès que j’ai vu ton kofia (kofia ya matso-typique des Comores), j’ai tout de suite su que tu étais un des ‘nôtres’ de là-bas ! Parce tu ne peux pas trouver ce genre de kofia ici … ! » En fait, j’ai eu l’occasion de lui parler au téléphone avant notre rencontre à la mosquée. Et ce fut typiquement à la comorienne que la tentative de rencontre avec cette communauté se concrétisa : une joueuse de l’équipe féminine de football était porteuse d’une lettre adressée à Mze Youssouf Abubakar Ijihadi, avec son adresse et son numéro de téléphone sur l’enveloppe, typiquement à la comorienne, du genre yi waswili bwana…ho mdjini… !

A la rencontre des Comoriens de Maputo (Mozambique)
Tout fier de rendre service, et surtout pour rencontrer, enfin, la communauté, je me rends directement à l’adresse indiquée pour la remettre en mains propres. Bien sûr, comme je l’imaginais, la personne était inconnue à l’adresse indiquée et le numéro de téléphone n’existait plus ! Mais heureusement pour nous, l’autre Mze Youssouf Bin Hadji était présent au stade lors du match de football et il nous mit aussitôt en contact avec Mze Youssouf Abubakar. La suite sera le début d’une nouvelle amitié qui ne cesse de se renforcer tous les jours entre nous deux. Mze Youssouf Abubakar, né au Mozambique, affirme que son père est originaire de Mbeni à Ngazidja. Pour moi, il représente une des bibliothèques vivantes pour documenter l’histoire de la communauté comorienne au Mozambique et au-delà en Afrique australe. Il manie avec aisance le portugais, l’anglais, le swahili et le shangana, et est très fier d’affirmer qu’il a appris le comorien sur le tas à travers sa vie avec les Comoriens « des Comores ». Mieux, durant tous nos entretiens, il n’a de cesse de mentionner l’organisation Associaçao Maometana Comoreana (Association mahométane comorienne) comme une structure de référence qui a beaucoup contribué à l’intégration de la communauté comorienne au Mozambique et à laquelle beaucoup d’historiens font référence. Une chose est sûre : nos waze Youssouf Abubakar, Youssouf Hadji, Mroivili Wa Twabibu, Abdourazak Rajab Pacheco, Ali Bin Mdahoma Bin Bedja, et autres wadzadze Hamida Binti Saadi Bin Mmadi wa Mbauma, Mariamou Djoumoi Daphine, ainsi que ceux et celles que je n’ai pas encore rencontrés, ont un fort besoin de raconter leur histoire afin de « retourner » même brièvement, au pays. Ils ne demandent qu’à être entendus. Et comme ne cesse de me le répéter Mze Youssouf Abubakar, « Les Comoriens ont beaucoup donné au Mozambique et il faut que cela soit documenté ». Pardi ! Il ne fait que renforcer ce que beaucoup de mes amis historiens soutiennent, à savoir la nécessité de recherches approfondies dans ce sens. Et tant que je serai présent au Mozambique, j’ai promis à tous ces ainés de Maputo de leur rendre ce qui leur est tout simplement dû : les écouter.

Rédigé le Vendredi 12 Novembre 2010 à 09:19 | Lu 27580 fois


Ali Youssouf Alwahti, masiwa4@hotmail.com


1.Posté par Baker JOMA AMADA le 14/11/2010 12:25
Assalam anlaikoum,
J'ai lu avec beaucoup de plaisir votre article. MErci de nous faire découvrir cet aspect de l'émigration comorienne insuffisamment connue. Ces hommes et ces femmes que vous avez rencontrés sont nos pères, nos grand-pères, nos frères, nos soeurs et nos mères. Aujourd'hui, c'est Marseille, Lyon, Paris et Dunkerque mais hier c'était Majunga, Diego. Avant-hier, c'était Zanzibar et Maputo. Nous comoriens, nous avons tous collectivement le devoir de ne pas oublier cette histoire-là. Vive les Comores et que les comoriens restent à jamais une même famille!

2.Posté par salim le 24/01/2011 16:25
Un grand bravo à vous qui nous faites partager cette naration sur l'histoire des comores au Mozambique. C'est extrêmement évouvant et à la fois instructive sur la connaissance de la capacité des comoriens à migrer dans des contrées inimaginables.
Encore une fois merci de nous faire partager ces belles histoires.

3.Posté par visiteur le 11/02/2011 22:01
ça c'est fort! ça c'est pro! tu nous apprends pas mal de trucs. merci monsieur. tout simplement merci.

4.Posté par Ankil said salim dahalani le 17/03/2011 16:36
Merci de nous avoir revelé l'émotion que vous avez ressenti à la rencontre non pas d'une histoire passée mais d'une histoire vivante.
Une histoire vivante qui nous donne la motivation de connaitre sa naissance et son developpement.
C'est vraiment un monde, une culture à découvrir.
Je suppose que "Partager" est l'autre nom de la culture.
Et vous avez reussi là à nous faire partager cette découverte.

5.Posté par ZAIN-EL-ABIDINE ABDALLAH le 22/02/2012 12:17
J'ai eu l'opportunité de me rendre à Maputo à deux reprises: la première fois en juin 2005, suite au décès à 53 ans, de mon demi-frère de même père que je n'ai jamais vu. Seul feu mon père, qui parlait Portugais, était en contact avec lui. Mon père était parti au Mozambique à la fin des années 30 après avoir quitté Zanzibar. Il devrait suivre son père, mon grand-père donc, à Maputu. Mon grand-père a eu une fille unique là-bas et mon père s'y était également marié et a eu un garçon.

Lors de mon premier passage, j'ai pu organiser un "Tahlil" pour mon demi-frère et ce fut l'occasion de faire la connaissance d'une partie de cette communauté de Mozambicains d'origine comorienne. La mosquée "Masdjid Alkamariyyi Al-Ittifak" et la la mosquée "Baraza" restent les témoins éternels de cette présence ancienne des Comoriens au Mozambique. Selon la plaque commémorative de la première édifice réligieuse, celle-ci a été inaugurée en juin 1936. Si vous passez par là vous verrez toujours Mzé Mroivili qui vous parlera dans un "Shingazidja" sans le moindre accent, comme s'il venait d'arriver à Maputo la veille ! C'est pendant ce premier séjour que Mzé Mroivili m'a informé qu'il a vu mon père pour la dernière fois en 1954. En effet c'est à cette date que mon père est rentré définitivement aux Comores, à la surprise générale de sa famille qui avait perdu l'espoir de le revoir au pays. Mon grand-père, décédé en 1963 à Mitsamiouli, avait regagné le pays longtemps avant.

En 2010, je suis allé à Maputo pour des raisons professionnelle, mais je n'ai pas raté cette occasion pour rencontrer à nouveau une partie de la communauté. J'ai eu à m'entretenir avec Mzé Youssouf Mhadji (pais à son âme car il est décédé l'an dernier). Caméscope au poing, j'ai dû jouer à l'apprenti journaliste pour lui poser quelques questions sur l'origine de la présence comorienne au Mozambique.

Il faut dire que même si nombreux sont ceux qui ne savent rien de leur origine comorienne, cette communauté reste quand-même soudée par les mariages inter-communautaires. Je me rappelle de ce que m'a dit un certain Kassim Dafiné, qui m'avait invité à déjeuner en famille: je sais que suis d'origine comorienne mais je ne sais pas d'où exactement !

S'il est vrai que les liens avec Zanzibar e Madagascar sont suffisamment connus, ceux avec le Mozambique sont ignorés par beaucoup de Comoriens.

6.Posté par ahmed abdallah andjouza en 1997 pour voir mon demi frere et demi soeur. abdoussalam ahmed abdallah bachrahil. j ai perdu ses coordonnes. il aime les comoriens. si vous le renconter un jour. donner le mon adresse email. svp. je vous remercie d avance le 07/04/2015 18:41 (depuis mobile)
Tres heureuse d avoir lu cet article. J etais a mozambique

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